Une première au RAT: le départ d’un collègue pour un repos bien mérité

Il s’agit bien d’un départ annoncé de longue date, mais c’est seulement au moment même que l’on réalise l’impact et l’importance de la chose : Moncef Slama, qui travaille avec nous depuis 22 ans, prend sa pension à la fin de ce mois.

En préparant un discours d’adieu, il m’est venu beaucoup d’images, de souvenirs, de sentiments, toutes choses qu’habituellement on garde pour soi, parce que ce n’est ni le lieu, ni le moment de les dire. Beaucoup de choses en effet, dans le rush régulier du travail quotidien n’ont pas leur place, tout simplement parce que, contrairement à ce qu’affirme le proverbe, ce qui est dit reste, et agit….

Alors on se dit qu’on risque de regretter un jour ce qu’on aurait dit un autre jour…. Et on attend, même (et peut être surtout?) pour les propos « gentils ».

Mais aujourd’hui, alors que le travail commun s’achève, on peut, peut-être, se permettre de se lâcher un peu?

Qui aurait osé penser, évoquer, imaginer, une soirée d’adieu, après 22 ans de collaboration, lorsqu’au début de ce mois d’octobre 1994, (1994… l’année Big Brother?  L’année Conférence de Consensus méthadone? …. Non, l’année de naissance du décret « SAMT » qui nous avait octroyé un gros supplément budgétaire, lequel nous permettait d’envisager l’engagement d’un nouveau travailleur),  parmi déjà de bien trop nombreux CV, nous avions longuement hésité….

Je me suis souvenue que le CV et la lettre de candidature de Moncef, nous étaient arrivés par fax, en catastrophe, tout à la fin de la procédure. Mais vachement  « tuyauté » par un membre de l’asbl…. . A l’époque c’était très moderne d’envoyer ses candidatures, CV et lettres de motivation par fax…

Trop vieux, trop formé, trop spécialisé… avais-je pensé. Ce type, comment va-t-il pouvoir supporter que sa chef soit une femme? avait demandé Anne…. Et j’avais renchéri, je ne sais pas si j’aurai la force….

Bof, mais on peut toujours le voir? Après tout on n’y perd rien?   Mais c’était sans savoir, et donc sans compter, que Moncef, l’essayer c’est l’adopter…..  Sa principale rivale, pourtant tuyautée elle aussi, n’a pas fait longtemps le poids devant le CA de l’époque,  et nous avons rengainé nos angoisses au bénéfice de la rencontre d’un nouveau collègue.

Je me demande aujourd’hui, depuis que beaucoup d’autres choix de personne ont émaillé mon chemin, ce qui fut à l’origine de ce choix?

Est-ce que  nous nous sommes laissé « séduire » par  les nombreuses qualités professionnelles,  toutes vantées dans un CV impeccable? Ou alors, lors de l’entretien d’embauche, par un humour sensible, de la gentillesse, du sérieux? Ou tout simplement avons-nous succombé à la mise en œuvre d’une « procédure de séduction massive » aux fins de pouvoir occuper un emploi convoité?

Nous « préférerions ne pas »[1]  le savoir…. Parce que depuis il y a eu tant de choses partagées autour du projet du RAT. Les périodes noires, et les périodes bleues.  Je m’abstiendrai de rappeler les noires, sauf à dire que nous sommes ressortis d’un terrible conflit plus forts, et que le RAT s’en est bien mieux structuré par la suite.  Et que même si parfois j’ai eu des moments de doute, voire de colère, parce que derrière la séduction il y a un « mec » qui n’est pas si facile qu’on le croirait, jamais je n’ai regretté la difficile position que j’avais prise lors de ce moment de conflit.  Toujours j’ai perçu le soutien fondamental je dirais même plus l’adhésion profonde au projet du RAT qui était à chaque fois comme une preuve indirecte de la validité des choix que nous avions fait et de la santé de notre collaboration, bien au delà de certaines divergences, in fine pas vraiment fondamentales.

Une convergence de choix personnels, d’échelle de valeur, de capacité de retour sur soi, d’humilité devant l’ampleur de la tâche, et la petitesse de nos moyens, mais qui ne dédouane pas d’essayer malgré tout.

Il y a eu aussi beaucoup de choses plus drôles….  Ou plus personnelles…

D’abord la découverte fortuite, sous la carapace de l’homme bien élevé, de l’homme vrai, celui qui est capable d’émotions fortes, et qui peut souffrir….

Plus joyeux,  j’ai aussi le souvenir d’un homme amoureux,  tournoyant autour d’un tailleur rose bonbon qui à défaut d’être de bon ton, était néanmoins des plus joliment porté…..

Plus précieux, le souvenir de colères partagées, à l’encontre du monde tel qu’il va…

De chagrins ou d’angoisses, lorsque disparaissent des proches, de fierté lorsque la Tunisie se révolte….

Et surtout tant de souvenirs d’humour joyeux, et toujours bienveillant, comme ce moment de fou rire à propos d’un adage que nous avions « co-créé » en réunion pour qualifier le RAT : « TROP COOL, ÇA COULE », adage resté longtemps légendaire comme un rappel (utile souvent) dans un coin de la mémoire.

De tout cela je dirais aujourd’hui que nous avons peut-être été, pour l’équipe du RAT, et lui et moi,  comme des parents,  tour à tour père et/ou mère, indépendamment de nos genres respectifs….

Et  je ne sais pas trop comment le dire, mais ce départ me laisse orpheline et/ou veuve d’un co-parent au quotidien.

Et c’est pour tout cela que je voulais dire à Moncef un immense merci d’avoir passé ces 22 années avec nous, et je suppose qu’il partagera mon point de vue, du moins je l’espère, ces années ont passé vachement vite, et on ne s’est en définitive que très peu « emmerdé ».….

Par Claire Remy

[1] Herman Melville: « Bartleby »