Tom : le tatouage comme mémoire

Tom est un grand personnage, assez fin, à la démarche chaloupée mais aussi assez rigide qui peut impressionner. Il est père de trois enfants, deux fils d’une première relation, et une fille d’une seconde.

Tom n’habite pas très loin de mon lieu de travail. Mardi 11h30, je lui téléphone, il est dans son lit, il n’a pas beaucoup dormi et a bu de la vodka. Je lui propose de remettre ce rendez-vous mais il insiste, donc j’y vais. Lorsque j’arrive, il m’accueille poliment et me propose un café.

La bouteille de vodka est presque vide à côté de son lit. Tom vit dans un trois pièces meublé de façon spartiate sans orientation superflue. Seule, trône sur la cheminée, une de ses réalisations en ferronnerie, études qu’il a reprises il y a environ cinq ans. Sa chambre est visible du salon. Durant notre entretien, il ira chercher la bouteille pour s’offrir une nouvelle rasade !

Après m’avoir offert mon café, il met un peu de musique et me raconte d’abord sa nuit : il s’est séparé de sa copine, et boit un peu plus pour le moment. Il est cependant dans une forme impressionnante et son ivresse ne transparait que très légèrement. Je lui explique le contexte du travail, lui demande l’autorisation d’enregistrer. Nous sommes d’accord et il démarre assez vite, tellement vite que je suis encore en train de chercher mon enregistreur. Ça y est tout est en place, nous sommes lancés.

Tom commence par me raconter une bagarre avec la mère de sa fille à la suite de laquelle il a passé une nuit au cachot et en sortant de là, il est allé se faire tatouer l’étoile anarchiste accompagnée de « No Fun ». Cette anecdote est peut-être liée à son humeur du moment mais cette première histoire sera celle de la rupture avec son ex-compagne. Je vais l’emmener au début de son histoire et lui proposer de me parler des tatouages qu’il avait avant celui-là. Les débuts de Tom dans le tatouage sont liés à l’amitié et à l’alcool. « Mon premier tattoo, j’avais seize ans, c’était avec le mec de Nana, qui est mort maintenant, c’était mon meilleur pote, on s’est presque fait tatouer ensemble. On était bourrés, on est passé devant, on avait un peu de sous, et hop ! » Il semble faire référence à l’amitié comme un facteur important : « Un moment fort entre ami. » Je me suis interrogé sur la réaction des parents qui ont vu leur fils de seize ans rentrer avec un tatouage. « Je vivais déjà seul, j’étais apprenti, j’avais un petit peu de sous, et je me louais une petite chambre. Et puis ma mère, c’est elle qui me disait : perce toi l’oreille ça va bien t’aller… bon, mon père quand il a vu ça, il m’a traité de tapette, mais bon, il avait pas grand-chose à dire en même temps ». Tom semble un peu triste en évoquant ce passage, sa voix ralentit et le ton baisse. Il reprend vigueur sur la fin pour préciser que, de toute façon, son père devait se taire. La suite du parcours de Tom est très liée aux voyages. A presque chaque voyage, il se fait tatouer. « Ça c’est le Laos (figure 31), Thaïlande (figure 4), Vietnam, Goa, Forest, Bruxelles, la «Boucherie Moderne», Thaïlande, Bangkok, Dour, Bali, Blankenberge (rire) ». Il explique que ce sont des pays où les gens sont souvent tatoués, que cette pratique est courante. Il parle également du fait que, là-bas, les tarifs sont très intéressants et que ce sont des facteurs importants dans le tatouage. En effet, en Belgique, les tarifs sont assez élevés : 100 euros au minimum. On parle ensuite des raisons culturelles des tatouages, on fait un peu le tour de l’histoire, il me parle des codes de la mafia russe non pas qu’il soit concerné mais il en connait un rayon sur le tatouage. L’échange est très naturel et nous quittons un peu le cadre de l’interview. Je sens que l’échange est plus équilibré et donc moins intrusif. Nous voilà partis dans une discussion à bâtons rompus, nourrie par de nombreuses anecdotes qui peuplent l’histoire du tatouage. Au travers de ce témoignage, j’aimerais aborder le choix des parties du corps pour encrer les tatouages. Tom a les mains tatouées, des anneaux noirs entourent deux de ses doigts. « J’ai fait ça pour me dire que je ne serai plus jamais serveur. Même si maintenant je pourrais trouver du boulot dans un bar à la mode. Ben oui, maintenant tout le monde se fait tatouer, pffffff. C’est une question esthétique, moi c’est le voyage, ou quand il y a un moment difficile…et que je suis bourré » il sourit en reprenant une gorgée de vodka-cola !

Je m’arrête un peu sur les « moments difficiles ». Tom est sujet à des bégaiements mais pas de manière régulière, ils peuvent varier s’il a bu ou pas et en fonction d’autres facteurs j’imagine. Ils sont présents lors de ce passage où il me parle de ces « moments difficiles », « moi, …j’ai un peu, de, de, deee, des trucs, de, heu…que je me coupais moi-même en fait, et le tatouage c’est un peu la même chose pour moi, à part que quand tu fais ça, tu sais que ça va rester, même si tu le fais sur le moment-même, tu sais que ça va rester, c’est des petits trucs, mais qui partent pas quoi.et donc le tatouage c’est un peu la même chose pour moi, sauf que c’est plus esthétique si tu veux. Mais c’est vrai que la plupart des tattoos, comme des trucs comme ça, comme ça, c’est heu…, oui par…., pfffff par moment je me sentais pas très bien ». Malgré tout, il n’en regrette aucun « ce qui est fait est fait, et c’est des souvenirs ».

Nous parlons ensuite du choix des couleurs, ou devrais-je dire, du noir. Il trouve que le noir est plus joli que les couleurs, et qu’elles vieillissent mal. Tous ses tatouages sont noirs. Il pense donc au vieillissement, voire à l’esthétique de ses tatouages.  De là, il me parle d’un de ses tatoueurs qui, a commencé à se faire tatouer le visage. Pour Tom, c’est une pure folie : « À la limite, là (derrière l’oreille), pour une fille c’est joli, mais sinon le visage tu sais que t’es foutu (…) à moins d’être en prison et d’en avoir rien à foutre, de prendre perpette et de vouloir être le chef de la tribu. Parce que c’est ça aussi le tattoo ». Au fil de cette discussion, il n’est plus évident de comprendre si le tatouage se situe dans la sphère de l’intime ou celle du public ? Je garde l’hypothèse qu’il se situe dans les deux. Je vais donc demander à Tom comment, lui, voit les choses. Bien sûr les deux existent mais un éclaircissement me semble intéressant.

« Moi j’ai déjà vu, dans les bistrots, je sentais la bagarre arriver, j’enlevais mon t-shirt et souvent les gens y regardent et se disent : whooow c’est quoi ça ? Tu vois ? Entre mecs c’est peut-être un rôle tu vois ? Je suis pas plus fort que toi, mais je suis peut être un petit peu plus fou que toi ! »

Le tatouage pourra donc le mettre en lien, « des personnes trouvent ça joli et viennent me parler », ou en marge par rapport au monde du travail, le protège de certaines situations violentes, le soulage dans des moments de souffrance et lui laisse la trace d’un souvenir qui le construit au fil du temps. Tom aborde ensuite la banalité du tatouage aujourd’hui, « même ma vieille voulait se faire tatouer ». Il pense qu’aujourd’hui, tout le monde se fait tatouer. Pour lui, se faire un unique tatouage ne rime à rien, soit tu te fais DES tatouages, soit aucun : « le petit tattoo c’est nul ».Il n’interdit pas à ses fils de le faire mais leur déconseille. Lui, pourrait continuer s’il retourne en voyage mais sinon, il n’a pas de projet particulier. Ce qui le freine parfois, c’est le manque d’hygiène dans certaines régions du monde et certaines techniques anciennes. Il dit n’avoir jamais essayé car il pense que c’est trop douloureux. Nous voilà maintenant dans la notion de douleur. Pour lui, ce n’est pas trop la douleur mais la durée de la douleur qui rend le tatouage difficile. Il me demande si, moi aussi, je suis tatouée et si oui, pourquoi ? Je trouve cet échange intéressant, il semble que ce soit à mon tour de lui donner un bout de mon histoire. Marcel Mauss nous parlait d’économie du don, peut être y sommes- nous ? Il précise également que, pour lui, ce n’est pas la sensation liée à la douleur qu’il recherche, mais il peut comprendre que pour certains cela soit un des moteurs « je peux comprendre, pour moi c’est comme si c’était de la drogue ».

Notre rencontre se dirige doucement vers d’autres sujets et il clôture : « au niveau des tatouages, écoute, euh ? Pour moi c’est lié aux voyages, à ma vie, et au niveau du mal-être parfois, même le bien-être, mais, c’est souvent dans des cas extrêmes que je le fais. Aujourd’hui je ne me dirais pas : tiens je vais aller me faire tatouer… »

Avec Tom, nous avons donc traversé sa mémoire, ses voyages, ses rencontres et ses séparations, les moments forts de sa vie et ses souffrances. “Ce corps, dit M. Enriquez (1993, p. 183), portera donc en lui beaucoup plus qu’un autre; la possibilité de réalisation d’une “potentialité persécutive” (terme emprunté à P. Aulagnier) (latente chez tout humain) et une aptitude à la mise en acte, à la figuration et à l’incarnation de la souffrance”[1].

 

 

Par Virginie Desmet

 

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[1] Estellon V., « Tatouage sur corps ou l’envers de l’expression », champs psychosomatique, 2004/4 no 36, p.145-158, (consulté le 14/02/2011), [Pdf], URL : http://cairn.info/revue-champs-psychosomatiques-2004-4-page145.htm