Regards croisés autour de la vulnérabilité (suite&fin)

Vincent de Gaulejac : La lutte des places.

L’auteur nous présente le processus de « désinsertion » et de son effet sur l’identité des individus. Son œuvre est basée sur des récits de vie dans lesquels émerge le processus de désinsertion, fait de ruptures successives : économique, sociale et symbolique, et ce jusqu’au décrochage et de diverses formes de désagrégation du lien social.

La rupture économique : désigne pour l’essentiel la séquence qui conduit un individu qui perd son emploi à manquer de ressources et de devoir adopter une existence fondée sur l’incapacité à satisfaire ses besoins. Ce qui peut conduire à l’aide sociale.

La rupture sociale : évoque la désintégration progressive des supports relationnels parmi lesquels les relations familiales, amicales et tous types de relations sociales entretenues à l’occasion d’une activité, quelle qu’en soit la nature.

La rupture d’ordre symbolique : évoque l’utilité sociale des individus. Cela fait référence aux exigences normatives qui pèsent sur les individus. L’auteur identifie quatre indicateurs de l’insertion symbolique d’un individu dans la société : sa participation à des activités socialement valorisées, l’adhésion à des normes collectives, une définition de soi positive et la reconnaissance de sa place dans la société.

Si un individu cumule une fragilité pour chacune de ces dimensions, il est sur le chemin de la désinsertion. La personne « désinsérée » est souvent une personne sans emploi et socialement isolée. Elle devient stigmatisée car considérée comme inutile.

de Gaulejac part de récits de vie. Cette méthode permet de dépasser l’opposition entre individu et société et d’articuler l’individuel et le collectif. Elle permet de comprendre comment un comportement individuel se construit dans son rapport aux autres. Il amène l’idée de personnalité sociale.

Il montre un aspect intéressant : tout le monde est concerné, il n’y a plus forcément de marquage social préalable.

Ses récits de vie mettent en exergue trois types de réactions :

– résistance : la personne essaye de résoudre la situation par elle-même.

– stratégies d’adaptations : contournement, défense, fatalisme.

– stratégies de fuite.

L’approche est la dimension de l’histoire individuelle et du récit. Autre aspect original, la dimension symbolique. L’auteur montre que la perte du lien social n’est pas la perte des liens sociaux, mais la perte du lien identitaire.

Pour l’auteur, il existe deux processus à l’origine de cette désinsertion sociale : la course à la performance et la psychologisation du monde.

Il met en avant un pôle d’intégration composé des personnes qui occupent un emploi permanent. Au périphérique de ce pôle, un nombre important de salariés touchés par la précarité de l’emploi et ceux qu’il appelle les « hors course » se situent dans la zone d’exclusion. Ceci étant la logique qui sous-tend cette course à la performance finit par gagner aussi les individus eux-mêmes, c’est pourquoi on assiste à la psychologisation du monde. Il faut être utile, rentable, productif dans tous les compartiments de l’existence. Chacun a intériorisé un idéal de perfection : être autonome et responsable. Nous sommes des entrepreneurs de notre propre existence ! Cela conduit à dissocier l’initiative personnelle des contingences du monde social : les contraintes de nature sociale qui pèsent sur les individus sont passées sous silence. Les succès ou échecs sont considérés comme une affaire personnelle ! En cas de difficultés, ils deviennent les fautifs. Ils ne peuvent invoquer aucune circonstance structurelle, d’où un sentiment de culpabilité, de honte et de dépréciation de soi. L’auteur considère que c’est parce que ces individus sont soumis à des exigences très fortes qu’ils sont en situation d’échec.

 

Par Virginie Desmet