Regards croisés autour de la vulnérabilité (suite)

Dans le dernier RAT du RAT, j’ai tenté de présenter le postulat de Robert Castel, à savoir la DÉSAFFILIATION, qui met en avant ce processus qui mène de la fragilité à la désaffiliation, et nous montre les chemins de la précarité et les mécanismes d’assistance qui tiennent plus ou moins stables les personnes fragilisées, et les gardent insérées.

Cette fois-ci nous allons partir de Serge Paugam, sociologue français, qui a beaucoup travaillé sur la notion de pauvreté et son principal terrain était, notamment, les banlieues de St Brieux. Même s’il se situe plus dans les années 80, il reste une référence et son postulat demeure intéressant, mais il est important d’avoir à l’œil que nous sommes en Bretagne et dans les années 80 ! Il est plutôt en accord avec Robert Castel mais peut-être va-t-il un peu plus loin dans un concept dynamique et multiple de la précarité. Essayons, en condensé, d’approcher cette théorie.

Le concept de la disqualification sociale a commencé à être utilisé dans les années 80 dans les recherches sur la pauvreté. Il est plus précis que la notion d’exclusion telle qu’elle est utilisée dans le débat social. Il correspond au processus de refoulement hors du marché du travail et aux expériences vécues de la relation d’assistance. Il connait un engouement important lié à la résurgence de la question de l’exclusion.

Serge Paugam définit le processus de la disqualification sociale en articulant des éléments objectifs et subjectifs. Il met au centre le statut occupé et la position de l’individu dans la hiérarchie sociale, en même temps que les effets identitaires des logiques de désignation et d’étiquetage.

Cette notion met donc en avant le caractère multidimensionnel, dynamique et évolutif de la pauvreté. Il renvoie surtout à l’idée d’intégration du statut par l’individu, à une image de nous qu’on intériorise ; comment le statut est intégré et amène à une construction identitaire sociale dans le rapport aux autres et la position dans la structure sociale. Position qui sera déterminée par l’expérience d’assistance.

Pour se faire, Serge Paugam va partir avec trois données :

  1. Le type d’interventions: ponctuelle, régulière ou infra-intervention.
  2. Le type de bénéficiaires: Fragiles, assistés ou marginaux.
  3. Le type d’expériences vécues: fragilité intériorisée ou négociée, assistance différée, installée ou revendiquée, marginalité conjurée ou organisée.

Pour lui, la construction identitaire est fondamentale dans l’analyse de la disqualification sociale. Cette dernière est l’aboutissement de trois phases : la fragilité, la dépendance et la rupture.

La fragilité : c’est la phase d’apprentissage de la disqualification sociale, le sentiment d’échec, l’entrée dans le réseau d’aide, vécu comme un renoncement à un « vrai » statut social et la perte progressive de dignité ! Les effets de la précarité sont très déprimants et peuvent entraîner un affaiblissement de la vie sociale et une perturbation des repères. L’individu se replie sur l’espace familial, si celui-ci est existant et satisfaisant. La crise identitaire prend place. À la précarité économique s’ajoute un statut juridique infériorisé, dans un monde où le travail reste le mode privilégié de l’expression de soi ! L’identité négative est progressivement intégrée dans la conscience sociale…la personne développe des stratégies de distanciation des travailleurs sociaux.

La dépendance : la situation perdure et la personnalité se transforme. Il y a un apprentissage des rôles sociaux pour tenter de correspondre aux attentes des travailleurs sociaux.

Le statut d’assisté reste dévalorisé…les personnes deviennent de plus en plus dépendantes des aides sociales.

L’auteur utilise le terme de « carrière » en parlant des personnes assistées. Cependant il distingue les personnes en phase d’assistance installée, qui s’identifie progressivement aux assistés et celles dans la phase d’assistance différée (en recherche de travail par exemple). Dans la phase d’identification au statut d’assisté, les personnes trouvent des justifications dans l’assistance et mettent en œuvre des stratégies de « séduction » ou d’appropriation de la relation d’aide.

Dans ce que Paugam nomme l’assistance revendiquée, il n’y a plus de motivation à l’emploi, une dépendance très forte aux services sociaux est installée, une forte revendication se manifeste avec l’émergence de conflits avec les services sociaux dans un rapport distributeur/consommateur.

Un cycle de modification dans la personnalité intervient au fait de cette notion de carrière et des modifications des systèmes de représentations par lesquels l’individu prend conscience de lui-même et des autres.

La rupture : Les personnes ont atteint la phase de marginalité conjurée, où la volonté d’intégration est encore présente avec une attitude d’adaptation à la condition vécue et la résistance symbolique à la stigmatisation. Les intéressés vivent de ressources subsidiaires et sont stigmatisés. Ils posent des actes de réflexes de survie, pour satisfaire des besoins vitaux, vivent dans un climat de violence, en rupture avec le milieu familial.

Paugam ne voit pas de déterminisme entre l’origine sociale et le processus de marginalisation. Les marginaux sont dans une fuite en avant, dans l’incapacité de trouver un équilibre de vie, d’accepter les normes. Dans cette phase-là, ils se constituent des normes propres, en compensation, travaillent de manière informelle pour assurer un minimum vital.

 

Par Virginie Desmet

 

Pour les plus intéressés :

La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, Presses universitaires de France, coll. « sociologies », 1991, 4e édition mise à jour 1997, dernière édition dans la coll. « Quadrige » 2009 (avec une nouvelle préface « La disqualification sociale vingt ans après ») (traduit en portugais, Sao Paulo, Educ/Cortez et Porto, Porto Editora, 2003).

Autres ouvrages de l’auteur :

  • La société française et ses pauvres. L’expérience du revenu minimum d’insertion, Paris, Presses universitaires de France, coll. « recherches politiques », 1993, 2e édition mise à jour 1995, coll. « Quadrige » 2002 (avec une nouvelle préface à l’édition « Quadrige »).
  • Précarité et risque d’exclusion en France (avec Jean-Paul Zoyem et Jean-Michel Charbonnel), Paris, La Documentation Française, coll. « Documents du CERC », no 109, 4e trimestre 1993.
  • L’exclusion, l’état des savoirs (sous la dir. de), Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 1996.
  • L’Europe face à la pauvreté. Les expériences nationales de revenu minimum garanti, (sous la dir. de), Paris, La Documentation Française, coll. « Travail et Emploi », 1999.
  • Por uma sociologia da exclusão social. O debate com Serge Paugam, São Paulo, Educ, 1999 (livre établi à partir de quatre conférences prononcées en avril 1998 à l’Université Catholique de São Paulo).