L’insupportable porté à notre insu

Vladimir, 38 ans, détenteur d’un diplôme de fin d’études d’une école supérieure de cinéma et d’Art de la scène. Bien que référé par une collègue pour des problèmes de consommation excessive d’alcool et de cocaïne, sa plainte était son impulsivité et sa difficulté à maîtriser sa colère.  Son dernier passage à l’acte était la morsure à sang de son enfant âgé de 8 ans, qu’il adore et chérit. Cet incident l’a fortement secoué et il a fini par consulter. Interrogé sur sa consommation de produits drogues, il a mentionné la prise d’alcool d’une manière excessive après ses activités quasi-quotidiennes d’un sport collectif. C’est sa «troisième mi-temps» disait-il avec malice. Il prenait aussi de la cocaïne, surtout quand il devait travailler pour finaliser des projets et honorer les commandes de ses clients. Au début de sa carrière, il a travaillé dans des lieux réputés mais malgré l’excellence de son travail, il n’a jamais réussi à garder une place plus que 9 mois. C’était toujours pour les mêmes motifs : incompatibilité d’humeur et «insolence», surtout avec ses supérieurs. Il travaille depuis onze ans comme indépendant et semble exceller dans son domaine, à tel point qu’il se permet le luxe de trier ses clients et de ne travailler que quand l’objet du travail l’intéresse, jamais pour des raisons financières. Durant les séances, bien qu’excessif dans ses jugements, il est souvent fin dans ses analyses, drôle dans ses narrations et surtout d’une grande sensibilité quand il parle de son fils, de sa compagne, des sans «grade». L’injustice sous toutes ses formes le révolte, l’atteinte à l’environnement l’excède. Il se déplace à vélo à Bruxelles par souci écologique et «la bêtise des humains», surtout des riches et des puissants, lui donne une âme de justicier vengeur. Ce «trop» de réactivité avait un côté inquiétant par la force de la charge émotionnelle qu’il charrie, surtout que des passages à l’acte ont été commis et donc potentiellement encore possibles. C’est d’ailleurs ce qui a inquiété ma collègue qui, faute d’explication, a fait le lien avec les effets des produits qu’il prenait. Un lien qu’il a toujours contesté puisque le dernier passage à l’acte a eu lieu sans prise d’aucun produit. Il soutenait que l’alcool le calmait et la cocaïne l’aidait à se concentrer dans son travail et augmentait substantiellement sa productivité.

Dès la première séance, il m’a précisé :

  • Votre collègue fait fausse route. C’est peut-être d’un psy que j’ai besoin pour régler ces problèmes mais surtout pas d’un toxico-thérapeute.
  • Un psy. lui dis-je. Un psy pour régler les comptes à ces foutus problèmes ?

Il a éclaté de rire puis c’est un « c’est ça !!! » bien appuyé qui a suivi.

  • Je peux vous accompagner pour réguler vos réactions pour qu’elles deviennent au moins acceptables  pour  vous et pour votre entourage. Quant aux règlements de comptes, peut-être qu’en cheminant vous vous rendrez compte de quels comptes il s’agit.
  • D’accord pour votre première proposition mais la deuxième. C’est trop psy.
  • (avec le sourire) Vous m’aiderez alors à réguler mon côté « trop » psy.
  • D’accord !

A la deuxième séance, à la scène où Vladimir a mordu l’oreille de son fils parce qu’il rechignait de prendre le petit déjeuner qu’il lui avait préparé avec soin s’est superposée chez-moi l’image d’un garçon à la maternelle mordant l’oreille de son voisin, de rage. C’est au fil de cette image que nous avons ensemble abordé son enfance. A l’école primaire, il perdait ses affaires de classe, ses manteaux,… Il bougeait tout le temps, répondait aux questions de ses instituteurs sans attendre son tour ou se montrait  tantôt  inattentif  tantôt  impertinent avec eux. La récréation était son champ de bataille. Il était seul contre tous. Provoquer ses pairs et narguer les adultes étaient ses passe-temps. C’était ce qu’il savait faire le mieux, se plaisait-il à répéter.

A sa troisième séance et au fur et à mesure de sa narration, un tableau d’un TDAH s’est dessiné à mes yeux.

C’est à la quatrième séance que je lui ai fait part de mon hypothèse, qui l’a modérément intéressé. Il a fini par se soumettre à des tests psycho-neurologiques qui ont clairement confirmé cette hypothèse. Il s’est fait prescrire un médicament, qui n’était autre qu’une amphétamine. Un médicament qu’il prenait d’abord quotidiennement, puis uniquement  pour travailler. Sa consommation de cocaïne s’est presque estompée. Avec ce médicament, il arrivait à se concentrer et la cocaïne n’était plus prise qu’occasionnellement lors de l’une ou l’autre soirée professionnelle mais jamais seul. Sa consommation d’alcool est restée la même en quantité, mais loin de le calmer comme au début de nos entretiens, le rendait plus irritable. Il s’était même empoigné à deux reprises avec ce qu’il appelait «des péteux» avec mépris et «fils de bourges» avec un mélange d’aversion et de haine. La tournure que prenait cette évolution commençait à m’inquiéter et c’est en supervision individuelle que le lien avec ce qui se travaillait aux entretiens m’est apparu clairement. Son histoire d’enfant unique vivant seul avec sa mère. Son père avait disparu (s’est évaporé) de sa vie à deux ans et demi en lui léguant un nom de famille d’immigré slave. Un vécu, en huit clos, avec une mère esseulée, déprimée mais néanmoins courageuse, dispersée, menant une vie sentimentale et sociale décousue, consommatrice excessive d’alcool sans être dépendante, peinant à joindre les deux bouts sans jamais solliciter l’aide ni aux organismes sociaux ni à quiconque. Pauvre, elle a tout fait pour garder son domicile dans une commune bruxelloise aisée et l’inscrire ainsi dans de bonnes écoles, et elle a réussi. Elle a tout fait pour le maintenir dans un enseignement normal malgré son comportement difficilement gérable, et elle a réussi aussi. C’est au cœur de son vécu d’enfant que le travail psychothérapeutique s’est alors centré aux deux séances qui ont suivi cette supervision. A la première, nous avons abordé sa solitude avec une mère qui se battait sur tous les fronts mais qui peinait. Une mère préoccupée à garantir tant bien que mal l’essentiel à ses yeux : le logement, la nourriture, la réussite scolaire et tout ça dans la dignité. Elle était loin de soupçonner les besoins de petit enfant de son fils : ses désirs, ses peurs, son questionnement. Son vécu était celui d’un enfant impuissant d’aider sa mère à s’en sortir et surtout à la défendre quand elle se fait rosser par ses compagnons épistolaires. Agé de cinq ans, il a même été demander un jour secours au poste de police de son quartier qu’il avait déjà repéré auparavant. Sa mère avait refusé de porter plainte et sa démarche n’a fait qu’accabler un peu plus cette dernière. Il termine l’évocation de ce vécu par «j’ai la haine de ces hommes qui violentent les femmes et de cette justice qui ne fait rien». A la deuxième séance, j’ai évité à dessein d’élaborer avec lui le contenu de la première et je l’ai orienté vers d’autres vécus. Il a alors évoqué son vécu de privation dans un environnement de riches et de puissants qui, contrairement à lui et à sa mère, n’avaient aucun souci matériel. Un vécu d’envie vis-à-vis de ces enfants de riches qui ne manquaient de rien, qui étalaient leurs avoirs d’une manière ostentatoire. Un vécu de «tête de slave» que ces enfants traitaient de « Bolchévique». Le pire, c’est qu’ils n’avaient à ses yeux aucun mérite.

C’est injuste répétait-il.

  • C’est injuste! J’étais plus futé qu’eux, ces « débiles ». C’est injuste. J’étais plus fort qu’eux, ces «gros» ou «ces maigrichons», c’est injuste… plus rapide et plus vif qu’eux «ces limaces», plus courageux qu’eux ces «couillons», … tout ça c’est injuste.
  • C’était injuste pour vous. Ça l’est encore ?
  • Oui…répond-il un peu absent, comme absorbé par un dialogue interne. Puis il lâche une exclamation :  « Tiens, tiens » et il s’arrête
  • Tiens, tiens ? lui dis-je

C’est alors qu’il m’a fait part du lien qui venait de s’opérer entre ses vécus d’enfant et ses passages à l’acte. Ces «péteux», ces «enfants de bourges» de son enfance, c’est avec eux qu’il continuait à régler des comptes. C’étaient eux qui le hantaient et qui continuaient à le «cerne » dans son travail et dans sa vie jusqu’à sa belle famille. Sa violence et ses aversions des riches trouvaient leur ressorts dans des vécus anciens, douloureux, enkystés voire traumatiques qu’il continuait à porter à son insu et qui rendaient insupportables toutes situations analogues. La suite a duré deux ans au cours desquels il a continué à débusquer les mauvais tours que ce passé lui a joué ou risquerait encore de lui jouer.

 Il a réalisé que :

  • La morsure qu’il a faite à son fils était une réaction à l’image que cet enfant lui renvoyait. L’image d’un enfant choyé, chéri, ne manquant de rien et qui, malgré tout, faisait le gâté. C’était insupportable.
  • Ses disputes avec ses employeurs, ses collègues, ses clients étaient une manière inconsciente de saboter sa carrière prometteuse. Ce sabotage le protégeait de devenir riche. Cette image lui était insupportable.

Cette psychothérapie s’est terminée par un relatif «happy end».

Sa prise de cocaïne s’est presque estompée dès la prise d’un médicament à base d’amphétamine. Cette consommation s’apparentait plus à une automédication qui l’aidait à se concentrer qu’à une toxicomanie.

Sa consommation d’alcool a fort diminué, aussi bien durant les «troisièmes mi-temps» que dans les soirées professionnelles ou festives. Sa capacité d’indignation est restée intacte mais ses colères sont devenues gérables. Il n’a plus réglé aucun compte à personne. Ses condamnations sont devenues plus indulgentes et moins définitives. Ses relations professionnelles, à défaut d’apaisement, sont devenues moins problématiques. Sa situation financière s’est nettement améliorée et il s’est même acheté un grand appartement dans une commune populaire de Bruxelles. Certains verront peut-être un compromis.

Par Moncef Slama