Le tatouage

« Le corps a toujours été le grain de sable ironique qui rappelle à l’homme l’humilité de sa condition »[1]

David Le Breton

 

Après avoir suivi le tatouage dans le temps, différentes fonctions sociales sont apparues.

Le tatouage, dans les sociétés dites primitives, avait une fonction identitaire et sociale essentielle. Ces marques constituaient le statut social de l’individu face à sa communauté.

Ensuite, nous avons abordé le renversement de l’usage du tatouage vers un marquage excluant pour enfin arriver à la réappropriation du tatouage. Du lien à l’exclusion, la fonction sociale s’oppose.

Le corps social est donc défini précisément. Il se transforme selon « l’évolution » des habitus[2]. Mais qu’en est-il du tatouage ? Au terme de sa réappropriation, la notion de marginalité persiste-t-elle ? Le tatouage reste, aujourd’hui, d’une certaine manière marginalisé. Il ne se trouve pas dans cette lignée «du beau» et «de la bonne hygiène de vie». En effet, alors que le culte du beau domine, le tatouage est plutôt perçu comme une atteinte au corps. Même si, aujourd’hui, il flirte de plus en plus avec la notion d’esthétique, il reste encore chargé de préjugés et de connotations péjoratives. Il est avant tout question d’améliorer le corps et non de le blesser dans son apparence comme l’explique B. Andrieu.

Aujourd’hui, la place du tatoué n’est plus aussi évidente. Elle se situe entre marginalité et appartenance. En effet, on peut penser que le tatouage a perdu de sa marginalité ; comme nous l’avons vu, il est diffusé de manière assez courante par le biais de la mode ou de la musique. Même si une mauvaise réputation lui colle encore un peu à la peau[3], il reste néanmoins, de moins en moins, marginal.

On pourrait s’interroger sur le phénomène des « bleus » qui, eux, restent dans la marginalité. On pourrait croire que le dernier espace de liberté de la marginalité du tatouage se trouve dans le choix des dessins et la quantité de tatouage. La marginalité dans le monde du tatouage, voit donc ses limites repoussées.

Le tatouage reste une façon de s’opposer à la norme. Il représente une démarche personnelle pouvant jouer entre l’intime et le public, entre la révolte et la mémoire, de la révolte à l’art.

Nous sommes aujourd’hui dans une société où le corps est objet de culte ! Oui, le corps est à la mode. Etre minces pour les femmes, musclés pour les hommes, nous repoussons les limites du vieillissement voire la mortalité de l’homme. La culture biotechnologique et chirurgicale dépasse les limites de l’imaginable : greffes de peau, implants de botox, liftings, fabriques de protéines inexistantes dans la nature etc. et comme le dit Philippe Scialom, « l’éthique et les lois s’élaborant que dans l’après-coup »[4].

Il parle également du corps des techniques où il nous donne des détails sur « l’homo cyberneticus » de demain et l’illustre avec l’exemple de ces enfants japonais appelés « la génération du pouce », du fait des transformations occasionnées par les manettes de PlayStation ![5] Le corps peut tout être : biologie, marchandise, déchet, fétiche, objet ou matière de troc chez les Mossis.[6] Nous assistons à la libération du marché du corps nous rappelle-t-il : « liberté ou privation, effondrement ou défense, cette culture du corps pose des signes là où ils sont manquants »[7] nous pouvons, dès lors, poser l’hypothèse que nous sommes dans un monde dans lequel les sensations sont amoindries. David Lucas associe cela au « confort artificiel de la technique. »

Pascale Jamoulle,[8]quant à elle,  écrit dans son livre « Fragments d’intime », « lorsque les objets de prestige, l’apparence physique, la sape fabriquent de l’identité sociale, on tombe vite dans une forme de marchandisation du corps »[9]

Aujourd’hui, nous sommes dans un va-et-vient paradoxal en ce qui concerne le corps: Tantôt « corps objet » à sublimer, à vendre, tantôt « objet de soin et de bien-être » mais que nous coûtent ces « tortures volontaires »[10] ? « La chair serait alors comme privée d’elle-même bien que vouée au culte de sa propre image. » [11]

En ce qui concerne la notion de « marginalité », l’histoire nous a montré que cette dernière est souvent très éphémère. C’est un mouvement qui a pour but de s’opposer à la masse et ce idéologiquement, politiquement ou encore corporellement.

Malgré tout, aujourd’hui, on pourrait imaginer que les tatoués s’insurgent contre ce culte du beau permanent, et s’ancre dans une nouvelle identité contestataire ![12] Ils sacralisent peut être la « personne » plutôt que le « corps ». Ils profanent le corps pour accéder à l’identité. Bernard Andrieu, lui, parle de « tentative de réappropriation de la marque sur le corps comme mode d’inscription individuelle du sujet dans la société (la marque en tant que moyen de se faire re-marquer, et modalité de la stigmatisation dans le corps social) »[13] S’agit-il d’une lutte contre l’autre ou d’un combat pour exister ?

Pour en revenir à la notion d’habitus, il est intéressant de relever que l’atteinte de certaines parties du corps, comme le visage et les mains, est toujours vécue de manière sensible voire difficile, qu’il s’agisse de chirurgie traditionnelle ou de tatouage.  Pour les tatoués, c’est un suicide social et pour d’autres, les greffes sur les parties visibles sont plus délicates. « Mais les greffes des parties du corps visibles, comme les mains, touchent autrement l’identité ».[14]

Le corps, aujourd’hui, est avant tout un objet maîtrisé. Nous sommes loin du corps « naturel » qui servait la collectivité, qui donnait lieu à des douleurs face à la rudesse du monde. N’oublions pas que l’individualisme, et l’individualisme du corps n’est pas ancienne (fin 19ème). «Le corps n’est à présent, ni motif de honte théologique, ni la chair où se font sentir toutes les exigences du réel, mais le lieu d’un possible bonheur.»[15]

À défaut d’ancrage dans le symbolique, pour reprendre le terme de P. Scialom, nous pratiquons un encrage dans le réel.

Cette dichotomie corps-esprit, qui a fait couler beaucoup d’encre elle aussi, n’aurait-elle pas un prix ? Avons-nous pensé aux conséquences de cette pensée moniste du corps se demande Laurence Cornu. « D’une pensée du corps comme enjeux d’échanges symboliques à partir de la sociologie de Marcel Mauss ou de l’anthropologie de Claude Levi Strauss, (…) pouvons-nous affronter les implications théoriques, mais aussi éthiques et politiques, d’une pensée du corps psychique et pas seulement physique, institué et pas seulement biologique, porteur de sens et de secret, « parlant » et lié à la parole, lieu de liens et enjeu de dignité dans l’expérience humaine ? » [16]

Il semble évident que la notion de corps ne se résume pas au biologique, le corps est une frontière entre soi et les autres, entre l’individuel et le collectif.

Et si l’on pensait le tatouage dans la frontière du corps ? Dans son lien et sa mise à distance avec le monde, avec l’autre ; dans ce qu’il a de frontière entre l’intime et le public.

Marc Augé aborde la notion de frontière dans son ouvrage « la communauté illusoire ». La frontière n’est pas un obstacle, stimule le voyage, la rencontre et le rêve. (Si elle est franchissable !) « Une frontière n’est pas un barrage, mais un seuil ; entre individus, entre collectivités, entre langues il existe des frontières subtiles dont l’apprentissage permet de se rencontrer sans s’aliéner »

Pour faire le lien avec les inscriptions tégumentaires, on peut s’interroger: Le tatouage est-il un lien ou une frontière avec l’autre ? Ou les deux?

«  Commettre un tatouage, se faire tatouer convoque de l’Autre comme regard, mais peut aussi constituer une tentative d’inscrire par le corps une différence. » [17]

Le tatouage, comme image, est-il une adaptation d’une communauté qui tend vers le visuel ? Ce visuel est-il devenu un mode de communication de personne à personne, de personne à la communauté (une communauté). Cette frontière du corps renforcée par le tatouage, est-elle un désir d’attirer le regard ou celui d’être en contact avec l’autre ? Inévitablement, la recherche de contacts existe, que ce soit dans le rejet, l’opposition, l’affiliation ou le rapprochement.

Je terminerai sur les paroles de Pascal Tourain[18], qui clôturent son spectacle et qui résument bien, à elles seules, les raisons qui motivent l’acte de se faire tatouer aujourd’hui

« Pourquoi vous êtes-vous fait tatouer Monsieur Tourain ? Je me suis fait tatouer parce que j’aime ça, ça fascine, ça révulse, ça choque, mais ça reste toujours sulfureux.

Je me suis fait tatouer parce que ça déplait aux moralisateurs de tous bords et aux détenteurs du bon goût. Je me suis fait tatouer pour quitter le courant dominant et emprunter les chemins de traverse. Je me suis fait tatouer pour me battre contre le temps qui passe, pour défier la mort et me sentir encore plus vivant. Je me suis fait tatouer pour mettre mon âme à nu et dire qui je suis vraiment. Je me suis fait tatouer pour tenter de transformer mon enveloppe corporelle en œuvre d’art. Je me suis fait tatouer parce que le corps est le dernier espace de liberté qui nous reste. Et enfin, Je me suis fait tatouer parce que je n’ai qu’une vie, et que c’est une expérience inégalable et irremplaçable ! »

 

 

Par Virginie Desmet

 

[1]Histoire et société n°23, 2001, Paris, L’Harmattan

[2] Concept utilisé par Mauss et repris notamment par Bourdieu pour désigner «  un ensemble de dispositions durables, génératrices de pratiques et de représentations acquises au cours de l’histoire individuelle », Dortier  J. F. (Dir) (2008), Dictionnaire des sciences humaines, Auxerre, éditions sciences humaines

[3] Cipriani-Crauste M. (2008), le tatouage dans tous ses états. À corps, désaccord, Paris, L’Harmattan. « Quand je vois un homme tatoué, je me méfie »

[4] Scialom P. (2002), « une humanité à corps perdu ? », (consulté le 13/04/2011), [Pdf], URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-4page-59.htm

[5] Scialom P. (2002), « une humanité à corps perdu ? », (consulté le 13/04/2011) [Pdf], URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-4page-59.htm, p.60

[6] Laurent P.J. (2010), Beautés imaginaires  anthropologie du corps et de la parenté, anthropologie prospective n°7, Louvain La Neuve, Académia Bruylant.

[7] Ibidem

[8] Anthropologue, licenciée en lettres, assistante sociale, et chargée de cours et de recherches au LAAP et au service de santé mentale Le Méridien, en Belgique

[9] Référence à Jacinthe Mazzocchetti, aspect de la jeunesse universitaire de Ouagadougou

[10] Annexe 9

[11] Ibidem

[12] Léa me disait « tout le monde dit qu’elle horreur c’est définitif, et quand tu seras vieille ? Tu vas faire quoi ? » Léa très étonnée de la question, le corps est le même je vais avoir les seins qui tombent, vieillir comme tout le monde !

[13] Bernard Andrieu (2008), « Mon corps est remarquable ! », Informations sociales 1/2008 (n° 145), p. 82-89. [Html], URL: www.cairn.info/revue-informations-sociales-2008-1-page-82.htm.

[14] Scialom P. (2002), « une humanité à corps perdu ? », (consulté le 13/04/2011), [Pdf], URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-4page-59.htm

[15] David Lucas « Corps et valeurs », Science et motricité 1/2009 (n° 66), p. 113-118. [html, ]URL : www.cairn.info/revue-science-et-motricite-2009-1-page-113.htm.

[16] Laurence Cornu « Le corps étranger. Fantasme et métaphores », Le Télémaque 1/2004 (n° 25), p. 87-100. URL : www.cairn.info/revue-le-telemaque-2004-1-page-87.htm.

[17] Wiener S. « Le tatouage, de la griffe ordinaire à la marque subjective », Essaim 2/2001 (no8), p10

[18] Pascal Tourin (2007), « L’homme tatoué » Paris, 1h2O,  enregistré en public à la Cantada le 18/03/2007