L’alcool comme objet de socialisation et de différenciation, comme tentative pour résoudre des tensions intérieures

Rachida est une jeune femme de 29 ans, mariée et mère de trois enfants, qui consulte depuis l’année passée une de nos antennes. Elle y a été orientée par son médecin généraliste en raison d’un congé de maladie qui tend à perdurer et met à mal la patiente. Celle-ci est victime de ce qu’on appelle communément un «burnout». Elle semble être le bouc émissaire d’un conflit larvé entre deux supérieures qui règlent leur compte via leur personnel. Tout cela est d’autant plus dommageable que Rachida aime son boulot, qu’elle fait avec le plus grand sérieux. Par ailleurs, cette mise à l’écart et ce retour à la maison ne sont pas sans conséquence sur la dynamique familiale et la résurgence d’un certain malaise conjugal.

C’est ainsi que lorsqu’elle vient chez la coordinatrice de notre antenne, Rachida aborde très vite les tensions qui existent au sein de son couple à propos du recours quotidien à l’alcool auquel s’adonne son mari, Youssef, et qui semble avoir pour conséquence de les éloigner l’un de l’autre. C’est donc dans ce contexte particulier que des entretiens de couple lui sont suggérés et qu’elle m’est orientée, l’idée étant de conserver son espace individuel chez ma collègue.

Rachida décide de venir seule au premier entretien. Elle a besoin de me rencontrer, de voir comment va se dérouler cette entrevue, d’expliquer sa démarche, d’entendre les propositions qui lui seront formulées avant d’en référer à son mari, apparemment peu disposé à reconnaître le problème évoqué et à recourir à la psychothérapie. Mais, pour Rachida, le temps presse si elle veut pouvoir sauver une situation qui ne date pas d’hier et pour laquelle elle se bat depuis de nombreuses années. Même si elle se plaint de devoir s’occuper de tout à la maison et du peu de soutien et d’empathie de son mari, elle me dira, par ailleurs, mot pour mot: «je n’ai que lui, je l’aime, j’ai besoin de sa présence à mes côtés». Elle lutte donc pour préserver à tout prix son couple. Il faut dire qu’elle a misé gros sur sa réussite, dès le départ et contre l’avis parental.

Leur rencontre, un «coup de foudre», remonte au temps où notre patiente n’avait que 17 ans et se déroule dans le cadre de vacances annuelles au Maroc. Youssef, de 10 ans son aîné, vivait à l’époque en France, mais sa situation y était très précaire. Après un mariage raté, il avait du mal à s’y sentir bien. À partir de ce moment-là, les choses se précipitèrent. Rachida, ignorante des questions de contraception, tomba rapidement enceinte. Elle contraint ainsi ses parents à accepter son mariage avec Youssef et son intégration dans la maison familiale. Après avoir fait les démarches administratives nécessaires pour faire venir au plus vite son mari en Belgique, Rachida fit très vite face aux critiques répétées de sa mère, qui voyait d’un mauvais œil la venue chez elle de son nouveau gendre incapable de subvenir aux besoins de sa fille et de sa future progéniture.

Rachida s’employa donc très vite à quitter le foyer familial. Elle chercha le soutien auprès du C.P.A.S. de sa commune pour bénéficier d’un R.I.S. et d’un logement. Elle se mit également en quête d’un travail car Youssef continuait à échouer dans ses rares tentatives professionnelles. Entre-temps, la mort du père de Rachida, homme toujours malade auquel elle était particulièrement attachée, finit d’éloigner notre patiente de sa mère, femme autoritaire et dénigrante, ainsi que de ses deux frères aînés. Elle se replia donc un peu plus encore sur sa famille nucléaire qui compte aujourd’hui trois filles (11, 5 et 4 ans).

Mais, il y a 4 ans, alors que Youssef peine à trouver une occupation et à avoir une vie sociale, il développe petit-à-petit des symptômes inquiétants sous la forme de sensations d’étouffement répétées et de tachycardie. Il décide de se faire soigner au Maroc et choisit la méthode traditionnelle en ayant recours aux services d’un imam. Mais, face à la résurgence des troubles, il finit par consulter un psychiatre dans son pays d’origine, lequel lui administre une série d’anxiolytiques qui semblent assez vite calmer ses angoisses.

Nous sommes début 2016. La situation familiale n’est pas au beau fixe, mais le navire semble se maintenir à flot malgré le fait que Youssef persiste à rester cloîtré toute la journée à la maison. Depuis trois ans, il a troqué les médicaments pour l’alcool. C’est ainsi qu’il quitte le domicile familial quotidiennement. Dès la fin du souper, il se rend dans une taverne où il va consommer plusieurs bières (4 à 5 selon ses dires) avec une connaissance inconnue de la patiente. Ce rituel s’installe et amène chaque soir Youssef à rentrer tard, entre minuit et deux heures du matin. Et, à chaque fois, sa femme l’attend et l’accueille. Depuis lors, elle se plaint de ne plus avoir de désir pour lui malgré les tentatives de ce dernier d’avoir des rapports sexuels avec elle. Elle m’avouera céder parfois aux demandes de Youssef en omettant d’y trouver son propre plaisir, mais, généralement, ne plus dormir avec lui. La situation semble s’être empirée depuis la mise au repos de Rachida prescrite par son médecin.

Lorsque je la reçois, je la sens déterminée et en même temps assez perdue sur les moyens à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. Il y a quelque chose de très touchant dans sa démarche. Son geste est celui d’une femme blessée, certes, mais pleine d’amour. Je me demande assez vite comment elle fait pour tenir le coup. Son histoire m’apportera quelques éclaircissements à ce propos. Les hypothèses et les questions ne manquent pas. Quant au rapprochement avec la situation de ses parents, il me parait assez éloquent. La mère de Rachida a passé une bonne partie de sa vie à s’occuper d’un mari malade qui mourut de façon précoce. Serait-elle elle-même amenée à vivre sa vie de femme en soignant et en cherchant à sauver l’homme qui partage dorénavant sa vie? Cet homme qui lui a permis de se distancier de cette mère omnipotente, n’est-il donc pas, quant à lui, paradoxalement, en dette vis-à-vis de cette femme et en devoir de lui permettre de s’atteler à cette tâche, de chercher à réparer son histoire, plutôt que d’être d’emblée à la hauteur d’une entreprise familiale qui ferait la nique aux réticences de sa belle-mère?

Après une tentative infructueuse, quelle ne fut donc pas ma surprise de voir Youssef arriver avec son épouse pour un premier entretien de couple! Qu’était-elle parvenue à lui dire pour qu’il accepte une telle démarche? Quoi qu’il en soit, à la question de savoir ce qui l’amenait ici, il s’empressa de mettre en avant la détresse de Rachida et en cause la situation professionnelle de celle-ci, plutôt que ses comportements alcooliques. Ce mépris suscita un sourire en coin de sa femme qui en disait long sur son scepticisme. Mais, à son tour, face à la même question, elle ne put évincer très longtemps ses propres raisons de venir consulter. Les mots étaient prononcés, le symptôme démasqué, comment allait réagir le principal concerné?

Youssef qui paraissait au départ très absent, le regard ailleurs, et était très succinct dans les réponses qu’il donnait, se mit à s’épandre davantage lorsqu’il s’agît de faire face à mes questions concernant ses origines, son parcours et ses motivations à vivre loin de son pays natal. Indéniablement, l’évocation de ses souvenirs et la mise en évidence de sa difficulté à trouver sa place hors des frontières du Maroc délièrent la langue de l’intéressé qui ouvrit soudain davantage son cœur et fut aussitôt beaucoup plus attendrissant. L’étouffement qu’il avait ressenti naguère prît alors une autre signification et sembla tout à coup étroitement lié à son malaise existentiel, à cet empêchement récurrent à vivre dans un monde qui semblait lui être toujours aussi étranger. À ce propos, il dira que le même disque tourne sans cesse dans sa tête, la même rengaine qui lui rappelle continuellement son impuissance.

Youssef était venu en Europe et avait quitté sa terre natale malgré un attachement très grand à son pays et à sa famille d’origine. Son choix reposait essentiellement sur des sollicitations venues de connaissances qui lui certifiaient qu’on y menait facilement la grande vie. Or, très vite, le mari de Rachida s’y sentit à l’étroit, mal à l’aise, peu enclin à profiter des bienfaits de la vie à l’occidentale. Au contraire, le Maroc lui manquait chaque jour un peu plus. À l’évidence, Youssef souffrait du mal du pays, d’un état de nostalgie aux accents quelque peu mélancoliques. Déraciné, il cherchait en vain à prendre pied dans le pays que sa femme s’obstinait à lui faire adopter, où elle était née, avait grandi et qu’elle ne voulait absolument pas quitter. Les premiers symptômes venaient confirmer son état de faiblesse, sa «maladie», la nécessité de se reposer sur Rachida pour tenter de le sortir du gouffre. Mais les solutions manquaient… jusqu’au recours à l’alcool!

Cet alcool qu’il boit tous les jours, Youssef s’en méfie surtout pour les séquelles neurologiques éventuelles qu’il pourrait lui causer un jour. Quant à son ancrage en Belgique, dans le pays de sa femme, il imagine ne pouvoir le réaliser vraiment qu’en trouvant du travail et en se donnant les moyens financiers nécessaires pour offrir l’aisance matérielle aux siens. Tout cela semble légitime, mais n’est-ce pas quelque peu stéréotypé, prématuré et peu en concordance avec sa réalité psychique actuelle? La consommation de bières n’est-elle pas une tentative désespérée de prendre ses distances avec son milieu, de s’offrir un peu d’air, de rechercher du lien social, de s’intégrer, tout en mettant en évidence un symptôme objectivable capable de mobiliser sa femme et l’aide extérieure? Avant toute chose, ne s’agit-il pas pour lui de trouver sa place de père et de mari, de prendre racine à l’intérieur même de ce qui compte finalement le plus pour lui, la famille, la sienne, lorsqu’on sait qu’il ne s’occupe quasiment jamais de ses trois filles et notamment de l’aînée de celles-ci, qui semble réclamer davantage de sollicitations paternelles?

Suite au premier entretien, ils constatèrent tous les deux qu’ils parvenaient à communiquer davantage ensemble. Youssef remarqua également que la petite chanson dans sa tête avait changé, que ses pensées étaient toujours fort nombreuses mais de contenus différents. La deuxième rencontre se termina sur cette proposition qui consistait à favoriser le lien de filiation entre lui et ses filles, sous le regard et l’approbation de sa femme. Quant à l’alcool, qui se maintenait à la même fréquence, il ne s’agissait nullement de chercher à l’évincer d’emblée, pour éviter notamment toute résurgence d’angoisses, mais plutôt à en contrôler la consommation et les effets négatifs. Enfin, la recherche d’une activité professionnelle était également quelque peu postposée, le travail n’étant finalement pas à considérer comme une fin en soi, mais plutôt comme le résultat possible d’une amélioration de la situation générale de Youssef.

La troisième consultation de couple, quant à elle, n’a pas eu lieu. Rachida appela pour l’annuler ou plutôt la postposer. Non pas qu’ils avaient décidé d’interrompre leur thérapie, mais en raison d’un voyage de Youssef au Maroc pour rendre visite à son père malade. Durant l’appel, elle me glissa que la situation à la maison était meilleure et que son mari avait entrepris une activité à l’extérieur avec la plus grande de leurs filles. Tout cela reste bien-sûr à confirmer. Ce couple, au demeurant très touchant, n’est-il pas en droit aujourd’hui de se donner les moyens de réussir sa construction et de se projeter dans un avenir meilleur? Le chemin reste long, les embûches nombreuses, mais l’histoire de Rachida et de Youssef est aussi celle d’un amour emprisonné par une loyauté et des attachements anciens, face à un contraste culturel et des croyances ancrées de longue date, une histoire qui nécessite indéniablement une réappropriation et un repositionnement plus opérants.

 

Par Joël Bissar