Gustave : La révolte

Je vais partager une partie de la réflexion que j’ai menée dans le cadre de mes études en anthropologie. Ma monographie pose la question de la fonction sociale du tatouage aujourd’hui. À la base trois postulats se sont distingués et ont surtout été mis en avant par  Marie Cipriani[1]: la révolte, la mémoire et la mode. Pour mettre en lumière ces postulats je vais partir de 3 récits de vie qui vont illustrer ces propos.  Pour ce trimestre je vais démarrer par Gustave : la révolte.

On comprend tout au long de son récit que la révolte est le moteur premier, même si un de ses tatouages – il en a onze – aura eu une fonction de mémoire affective et un autre marque la fin d’une époque : la toxicomanie ! Il est également fort intéressant de voir comment le corps est, chez lui, mis au second plan. Cette manière de prêter[2] son corps à des tatoueurs amateurs est très particulière. En temps normal, il existe un temps d’incubation (pour reprendre les termes de Marie Cipriani,), temps qui s’écoule entre le souhait de se faire tatouer et le passage à l’acte. Chez Gustave, ce temps est quasi inexistant. Comme il l’explique : à l’époque, il est toxicomane et il n’imagine pas vivre au-delà de ses trente ans ; le corps n’est donc pas une priorité pour lui. Son rapport au corps, à la douleur n’apparaissent pas de manière évidente mais plutôt de manière particulière. Le corps est placé au second plan ! La toxicomanie le mettant dans un rapport au temps particulier, le côté définitif du tatouage n’a jamais été un frein « je savais que je crèverai avant trente ans, je m’en foutais… » « Si tu passes ces deux peurs : le temps et la douleur, tu as gagné ! ». Vincent Estellon écrit que « Le tatouage est lié au dépassement d’une peur »[3], ici, il semblerait que ce soit lié.

Gustave met également beaucoup en lien le tatouage et le mouvement Punk. On pourrait penser, dans son cas, que le tatouage «peut signifier l’appartenance à un groupe identifiable » [4]. Dans son cas on peut préciser qu’il s’agit d’un groupe lié à la révolte. Gustave fera régulièrement référence à ce mouvement « c’est punk, c’est l’époque punk, no future ».

Gustave a quarante-neuf ans, il est artiste verrier, il possède onze tatouages encore visibles et projette de se faire encore tatouer. Il a eu une enfance difficile, la relation avec son père était très conflictuelle. Il commence à consommer divers produits dès son plus jeune âge (douze ans), comme la colle et le cannabis. Il sera toxicomane pendant de nombreuses années ; aujourd’hui, il est « clean » depuis onze ans ! Il va donc me conter ces moments de vie encrés sur son corps.

Son premier tatouage -le prénom de sa petite copine- Gustave se l’est fait lui-même, pendant une heure de colle, « je me suis tatoué le nom de ma petite amie, qui était même pas une histoire d’amour importante, c’était plus un truc de révolte punk : je suis en heure de colle, je vais pas faire mes devoirs… ». il est alors mineur. Il me raconte que, lors d’une visite chez son père, dans le sud de la France, ce dernier n’accepta pas du tout ce tatouage et le fit enlever « violemment » par son frère médecin ! « Les tatouages c’est pour les délinquants et les drogués ! Mon fils ne sera ni l’un ni l’autre ! ». Gustave a vécu cette intervention de manière très violente, mot qu’il utilise ! On peut penser que son père a effectué une atteinte au corps de Gustave, une intervention chirurgicale sans son consentement, peut être que Gustave a du se réapproprier son corps en continuant d’y porter atteinte.

A quinze ans, Gustave se fait un deuxième tatouage, une gargouille de Bilal[5], il en parle avec beaucoup de tendresse « je l’aimais beaucoup, ça m’identifiait moi, ça montrait un trait de ma personnalité ». Mais il explique que, malgré tout, il le cachait. « Je l’adorais mais j’avais un problème vis-à-vis des gens tatoués, je ne me sentais pas assez sûr de moi pour le montrer, et vis-à-vis des gens biens comme mes parents, qui n’aiment pas les tatouages, je le cachais par honte ». Il ne se sent en harmonie ni avec les uns ni avec les autres !

Il aborde les tatouages suivants ; il parle d’instants, de moments de sa vie. « Mon troisième tattoo, c’est la tête d’indien, c’est moi, avec ma crête, qui me bats avec mon père à cause de cette crête. Le lendemain je vais me couper les cheveux et je me fais tatouer un iroquois ». Il parle d’opposition et de revanche. On a l’impression que Gustave lutte contre son père avec son corps.

Ensuite pour les autres tatouages, il explique ses rencontres avec des tatoueurs débutants qui, ayant besoin de se faire la main, avaient besoin de volontaires. Le tatouage était donc gratuit, mais pas toujours réussi. Il évoque un tatouage dont les couleurs n’ont pas tenu, et qui ne ressemble plus à grand-chose. « Ça c’est vraiment du travail d’apprentissage ».

Il me précise que les seuls qu’il a payés sont la gargouille de Bilal et un grand dragon. Son quatrième tatouage est le sigle de son club de boxe thaï de l’époque, tatouage fait avec un ami.

Pour la suite de ses tatouages, quelques dragons seront réalisés par des tatoueurs amateurs ou qui le connaissaient bien. Ces tatouages sont gratuits. La notion du paiement semble importante. Il me dira « je ne peux pas payer pour faire la croix anarchiste ça n’a pas de sens !!! » ensuite il va évoquer un tatouage fait en Guadeloupe pour « sceller un instant », étant parti là-bas pour y voir sa fille.

Il faut savoir que la relation avec la maman ne se passe pas bien, elle refuse les contacts et déménage souvent pour que Gustave n’ait pas de lien avec sa fille. À ce moment là, la réconciliation était tentée et Gustave était avec sa fille. C’est la baby-sitter de cette petite qui fera le tatouage dessiné par Gustave. Arrive enfin « le vrai beau tatouage », comme le dit Gustave, il avait « flashé » sur un dessin maya, il s’est procuré le dessin et se l’ai fait encrer sur le ventre. Pour lui c’est le début de l’art dans le tatouage.

Pour Gustave, l’opposition à son père et la révolte semblent traverser toute son histoire. Il parle beaucoup du mouvement punk « c’est punk, c’est no future ! ». Le tatouage en lien avec sa fille est plus de l’ordre de la mémoire, de l’affectif, pour se souvenir de ce moment heureux. Pour une grande partie de ses tatouages, j’ai l’impression que Gustave « prête » son corps à ces tatoueurs amateurs. Ce corps objet, mis au second plan m’interpelle énormément.

Il me répond : « je voulais bien servir de cobaye (…) j’en avais rien à foutre, j’étais persuadé qu’à trente ans je serai mort ! ». Toute cette période est liée à la toxicomanie, l’un des tatoueurs amateurs était un toxicomane et ils avaient mis au point certains arrangements.

Après quelques années, Gustave arrête la drogue. Là, arrive le grand dragon. Ce tatouage symbolise pour Gustave, la fin du calvaire. « Je voulais un dragon lumineux, genre un Phoenix qui renait de ses cendres, …même si je suis retombé dans la came après » suivi de rires.

Gustave a donc onze tatouages, beaucoup ont été encrés  « à l’arrache » comme il dit, à savoir un peu n’importe comment, pour reprendre un de ses termes, d’autres ont la douleur d’un souvenir ou symbolisent un moment clef de la vie. De la révolte à la mémoire, Gustave ne compte pas s’en tenir là. Il a le projet aujourd’hui de se faire tatouer le bas de la jambe, un moignon en décomposition avec des mouches tout le long pour donner cette impression de pourriture. Il parle d’une œuvre d’art, non pas pour choquer, mais pour que les gens se posent des questions, même s’il dit « j’ai envie que les gens se disent beurk, il est fou ».  « C’est esthétiquement violent mais aussi très beau » « c’est une sculpture, une œuvre d’art ». Je lui demande « que vas-tu répondre si on te pose la question du pourquoi cette image ? » « Que la mort a commencé à me prendre, c’est pas que la mort, enfin. J’veux dire : tu nais, tu te construis, tu te détruis et tu meurs. » Il terminera par me dire : « le tattoo c’est une histoire, un parcours, même si mon histoire est particulière. ». On pourrait vraiment croire que le corps de Gustave prend la parole que ce soit dans la relation conflictuelle paternelle, dans la toxicomanie ou le tatouage. Le corps pourrait être un moyen de se positionner, de mettre en image sa souffrance, « d’encrer » ses blessures. D’ailleurs Historiquement le tatouage avait une réelle fonction sociale.

« Chez les peuples primitifs, chaque évènement particulier (puberté, mariage, naissance, deuil, etc.) donne lieu à une cérémonie de tatouage. » « (…) en Polynésie (…) chez les Areoïs, la société se divise en plusieurs classes signalées par la position du tatouage, et chaque classe est baptisée du nom de la partie du corps tatouée. »[6] «Dans les cultures totémiques, les emblèmes sont les ressorts de la vie sociale (…) les tatouages sont liés à l’inscription des membres du clan dans une communauté d’existence», (…) le tatouage n’a pas pour but de figurer ou rappeler un objet déterminé mais de faire preuve, témoignage de l’appartenance à une même société humaine (…) le tatouage grave un dessin dans la chair mais aussi dans l’esprit ».

Nous parlons donc bien de la fonction sociale liée à ces inscriptions tégumentaires qui ancrent l’individu dans sa communauté. Aujourd’hui la fonction du tatouage n’est plus évidente. Le tatouage représente une démarche personnelle pouvant jouer entre l’intime et le public, entre la révolte et la mémoire.

[7]« Le marquage du corps est investi d’un symbolisme social qu’il faut déchiffrer et comprendre. Il s’agit d’un symbole déterminant de l’organisation sociale. C’est un corps de langage, de croyances et de mythes, un corps de représentation sociale. Il passera ensuite par une méthode identificatoire encore très récente (tatouages des juifs) perdra donc ici son symbolisme,  ses rites et s’inversera également dans sa fonction face à la communauté. Ce qui était à la base passage initiatique, symbole d’appartenance à la communauté deviendra tout l’inverse. En effet, toujours en lien à la communauté mais plus dans une optique d’exclusion. Le mouvement de récupération qui aura lieu par la suite sera bien sûr dans la visée de se réapproprier son identité. Et on va observer, une nouvelle fois, à travers cette réappropriation, des rites, des symboliques. Ces tatouages vont donc traverser le temps avec un basculement identitaire à se réapproprier, à réinventer parfois.   Même si, aujourd’hui, le tatouage s’est étiolé dans sa symbolique collective et s’est éloigné des significations sociales connues dans les sociétés dites primitives, il n’en reste pas moins un symbole pour la personne qui passe à l’acte. David Le Breton parle de rites personnels, «si je m’attarde un moment sur les marques corporelles liées aux rites de passage des sociétés traditionnelles, c’est surtout pour montrer en quoi, dans nos sociétés d’individus, même si le corps est impliqué, il convient plutôt de parler de rites intimes de contrebande, de rites personnels, privés. »[8]

Nous sommes, aujourd’hui, dans une société où le corps est objet de culte ! Oui, le corps est à la mode : être minces pour les femmes, musclés pour les hommes, nous repoussons les limites du vieillissement voire la mortalité de l’homme. La culture biotechnologique et chirurgicale dépasse les limites de l’imaginable : greffes de peau, implants de botox, liftings, fabrique de protéines inexistantes dans la nature etc. et comme le dit Philippe Scialom, « l’éthique et les lois s’élaborant que dans l’après-coup »[9]. Pascale Jamoulle[10], quant à elle,  écrit dans son dernier livre « Fragments d’intime », « lorsque les objets de prestige, l’apparence physique, la sape fabriquent de l’identité sociale, on tombe vite dans une forme de marchandisation du corps »[11]

Le tatouage serait-il devenu un outil d’ancrage à une époque où tout doit aller vite et n’est plus destiner à perdurer. De l’appartenance à la distinction qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble de toute évidence qu’être un tatoué et avoir un tatouage ne soit pas du tout la même chose et n’ait pas la même fonction.

[12]« Le marquage du corps est investi d’un symbolisme social qu’il faut déchiffrer et comprendre. Il s’agit d’un symbole déterminant de l’organisation sociale. C’est un corps de langage, de croyances et de mythes, un corps de représentation sociale. Il passera ensuite par une méthode identificatoire encore très récente (tatouages des juifs) perdra donc ici son symbolisme,  ses rites et s’inversera également dans sa fonction face à la communauté. Ce qui était à la base passage initiatique, symbole d’appartenance à la communauté deviendra tout l’inverse. En effet, toujours en lien à la communauté mais plus dans une optique d’exclusion. Le mouvement de récupération qui aura lieu par la suite sera bien sûr dans la visée de se réapproprier son identité. Et on va observer, une nouvelle fois, à travers cette réappropriation, des rites, des symboliques. Ces tatouages vont donc traverser le temps avec un basculement identitaire à se réapproprier, à réinventer parfois.  Même si, aujourd’hui, le tatouage s’est étiolé dans sa symbolique collective et s’est éloigné des significations sociales connues dans les sociétés dites primitives, il n’en reste pas moins un symbole pour la personne qui passe à l’acte. David Le Breton parle de rites personnels, «si je m’attarde un moment sur les marques corporelles liées aux rites de passage des sociétés traditionnelles, c’est surtout pour montrer en quoi, dans nos sociétés d’individus, même si le corps est impliqué, il convient plutôt de parler de rites intimes de contrebande, de rites personnels, privés. »[13]

Dans le prochain R.A.T. du R.A.T. j’aborderai la mémoire illustrée par Dan.

 

Par Virginie Desmet

 

[1] Le tatouage dans tous ses états

[2] On retrouve ce phénomène au sein de la « Boucherie Moderne ». les personnes qui n’ont pas d’argent et veulent un tatouage, pratique ce prêt. L’apprenti s’exerce et la personne ne paie pas.

[3] V Estellon., « Tatouage sur corps ou l’envers de l’expression », champs psychosomatique, 2004/4 no 36, p.145-158, (consulté le 14/02/2011), [Pdf], URL : http://cairn.info/revue-champs-psychosomatiques-2004-4-page145.html

[4] ibidem

[5] Enki Bilal, est un réalisateur, dessinateur et scénariste de bande dessinée français.

[6]  Ibid. p.151

[7] Desmet V. « le tatouage : de l’appartenance à la distinction », jury 2011, p.18-20

[8] Le Breton D., (2003),  « la peau et la trace », Paris, édition Métailié, p.15

[9] Scialom P. (2002), « une humanité à corps perdu ? », (consulté le 13/04/2011), [Pdf], URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-4page-59.html

[10] Anthropologue, licenciée en lettres, assistante sociale, et chargée de cours et de recherches au LAAP et au service de santé mentale Le Méridien, en Belgique

[11] Référence à Jacinthe Mazzocchetti, aspect de la jeunesse universitaire de Ouagadougou

[12] Desmet V. « le tatouage : de l’appartenance à la distinction », jury 2011, p.18-20

[13] Le Breton D., (2003),  « la peau et la trace », Paris, édition Métailié, p.15