Êtes-vous prêt à changer? Deux regards sur l’entretien motivationnel

L’entretien motivationnel (EM) prenant de plus en plus d’ampleur et les médecins posant de plus en plus de questions à son propos, le RAT a décidé de se lancer dans un module de formation. Disons plutôt que Moncef a été à l’initiative de cette démarche et a donc contacté Catherine Hanak et sa collègue Maud Amiot. Catherine est connue au RAT car elle est déjà venue animer différents modules sur l’alcool. Nous apprécions ses connaissances et ses talents d’oratrice. Elle a toujours des choses à raconter et a la capacité de transmettre à un public généraliste. Toutes deux utilisent cet outil dans le cadre de leur travail dans le service d’alcoologie de l’hôpital Brugmann.

Me paraissant être présenté comme LA solution, l’EM fait ressortir mon côté « je ne veux pas en entendre parler » mais ma petite voix, plus raisonnable « il ne faut pas se braquer » a pris le pas. Le compromis pour moi a donc été de laisser Moncef prendre les rênes mais de quand même participer à la formation. Après tout, je ne perdais rien. Il est toujours intéressant d’être autour des médecins et de continuer à les rencontrer dans leur travail. Et puis, je ne vais pas me mettre à critiquer quelque chose que je ne connais pas !

Me voilà donc engagée pour cinq séances de formation. Je me souviens de la première, très surprenante, où la découverte fut pour moi très mitigée. J’ai été partagée entre un réel plaisir de retrouver certains médecins que je ne croise pas souvent ou peu dans les supervisions, la rencontre avec d’autres travailleurs extérieurs au RAT et la rencontre avec cet outil de travail qui me questionne. Il m’a fallu un temps d’adaptation avec l’outil qui demande des exercices pratiques où il faut se mettre en scène. Comment se mettre en scène alors que je suis peu convaincue par l’outil ? Je tente de me laisser aller.

Pourquoi tant de réticences ? Les thérapies comportementalistes gagnent de plus en plus de terrain. Elles peuvent sembler plus accessibles et plus pratiques. Certaines donnent rapidement des solutions aux patients, des « trucs » pour continuer à avancer. Ceci est très tentant dans notre société de consommation où il faut aller bien et rapidement. Nos patients peuvent nous pousser là-dedans. Dans nos face à face avec eux, qui durent parfois depuis de nombreuses années, qui n’a pas espéré que tout se résolve rapidement ? Pourquoi se compliquer la vie ? Le patient parle d’un symptôme et ne veut pas aller au-delà. Il paraît si simple d’agir uniquement autour de celui-ci. Nous sommes parfois directifs. Nous pouvons voir clairement la solution pour le patient et nous énerver car il n’en veut pas. Mais, est-ce bien cela que les patients viennent chercher chez nous ? Je me sens plus à l’aise d’accompagner les patients dans leur recherche intérieure pour qu’ils puissent peu à peu se débrouiller avec eux-mêmes. C’est une position qui demande un engagement, de la patience et un questionnement permanent sur notre travail.

L’EM est bien un outil de travail et non pas une thérapie. Il est à utiliser avec connaissance et prudence car il peut être facilement détourné. Après les sept séances données (et oui, le groupe a souhaité prolonger de deux séances) je reste mitigée. Ce n’est pas un outil que je me sens déployer dans mon cadre de travail. Par contre, je garde en tête « les stades du changement » qui sont pour moi une lecture des mouvements que peuvent vivre les patients au cours de leur consommation. Connaître les différents mouvements possibles peut nous permettre d’envisager les nôtres dans nos positions avec les patients. C’est donc, malgré tout, de nouvelles lectures que j’ai pu rencontrer. Je peux envisager que cet outil de travail soit utilisé dans certains cadres. A l’hôpital face à des patients qui viennent pour un Xième sevrage par exemple. Dans un cabinet de médecine générale quand on se sent bien seul face au patient.

Mais peut-être que Patricia peut nous raconter cette part là …

J’ai décidé de participer à la formation sur l’EM essentiellement parce que la formule était différente. Il s’agissait de 5 séances de 2 heures alors que les nombreuses autres propositions étaient basées sur une seule séance de 2 à 3 heures, ce qui me paraissait un peu léger pour aborder un tel sujet.

A titre d’information, l’EM est un outil de consultation pour aider le patient à passer à l’action quand il est dans l’ambivalence et renforcer ses motivations au changement. Il peut être utilisé pour accompagner le sevrage alcool, tabac, drogues, pour le soutien à la prise de traitement chronique, la modification de son mode de vie lié à un problème de santé,…

Dans le cadre de cette formation, nous avions à chaque fois une partie théorique suivie directement d’une mise en pratique, soit par groupe de deux, soit avec l’ensemble des participants. Nous étions à tour de rôle le patient ou le médecin. Ces exercices pratiques m’ont permis de me rendre compte de l’intérêt de l’EM, de l’efficacité de celui-ci dans l’aide au changement, du ressenti très positif du patient qui se sent écouté, aidé mais également de la difficulté de mener un tel entretien.

Le plus important pour moi a été de bien comprendre et intégrer les stades du changement. En effet, notre intervention auprès d’un patient peut être tout à fait inutile si celui-ci n’est pas prêt. Elle peut même être contre-productive et le bloquer dans son travail de changement. Ce n’est pas un outil miracle mais parfois un moyen de faire avancer une situation. C’est une formation que je recommanderais sans hésiter, surtout dans cette formule d’exposé théorique puis exercice pratique.

Nous sommes bien d’accord que l’EM est un outil de travail qui est loin d’être facile comme certains veulent le faire croire. Une information de quelques heures est loin d’être suffisante si nous voulons nous servir de cet outil complexe avec nos patients également complexes. Il faut se former afin de ne pas tomber dans certains pièges comme pousser les patients vers des changements qu’ils ne souhaitent pas, même s’ils disent l’inverse. Soyons prudents à ne pas uniquement rester centrés sur l’EM, il peut être une lecture mais certainement pas la seule et l’unique. Il n’enlève rien à toute l’écoute que nous devons continuer à offrir et déployer à nos patients dans nos différents cadres. Mais il peut effectivement, utilisé à bon escient, aider l’un et l’autre à mettre en application des changements ou à les comprendre et dès lors supporter différemment une temporalité plus lente.

 

Par Frédérique Cox et Patricia Cornejo