Ah ! Ce sentiment d’urgence, quand il nous tient.

C’était il y a longtemps. Bien longtemps ! À ma première année de travail au Réseau d’Aide aux Toxicomanes. Par une fin d’après-midi d’un vendredi ensoleillé de début juin, la maison médicale où je consultais s’apprêtait à fermer ses portes et ma consultation au 3ème étage avait pris du retard. Le téléphone interne sonna. C’était l’accueillante et j’ai tout d’abord cru que c’était pour me rappeler l’heure de fermeture. Il n’en était rien. L’accueillante m’appelait pour me demander d’ajouter une patiente qui s’est spontanément présentée pour une consultation « urgente ». Au bout du fil, l’accueillante se montrait insistante, pressante même, pour que je reçoive cette patiente et, contrairement à ses habitudes, elle était disposée à attendre la fin de la consultation pour fermer la maison médicale. J’ai accepté. C’était une adolescente de 16 ans qui paraissait 13 ans, cheveux bouclés, frêle, transpirante, tremblante, ayant des crampes,…, Elle était clairement « en manque ». Elle demandait de voir un médecin pour la délivrance d’un produit de substitution tout de suite. Que faire en cette fin de consultation, en cette fin de semaine, à l’heure de fermeture de la majeure partie des dispositifs de soins et d’aides ambulatoires ? Que dire à cette jeune en souffrance physique, qui me paraissait naufragée, à la dérive, vulnérable, donnant une impression d’un oiseau pour le chat ? Et des matous dans ce quartier portugais, juste sur la place encore ensoleillée, il y en avait. Ils étaient à la porte de la maison médicale bière à la main, cigarettes roulées entre les doigts et passant, pour passer le temps, tous les passants au scanner de leurs regards. Et d’un coup l’urgence de faire quelque chose, tout de suite sans tarder pour la sauver d’un danger qui me paraissait imminent me prend à mon tour. Je m’empare du téléphone pour contacter un autre médecin, vétéran dans l’aide aux personnes dépendantes, membre du réseau et travaillant le vendredi dans une autre maison médicale partenaire. Ouf ! Je l’ai au bout du fil. Je commence alors, avec empressement, à lui exposer la situation et je l’entends à l’autre bout du fil m’appeler pour m’interrompre « Moncef, Moncef !! Qu’est-ce-qui t’arrive ?… »

Et paff ! Je réalise : en cette adolescente, j’ai vu ma fille, d’apparence le même âge, la même corpulence, les mêmes boucles de cheveux et pour qui, à cette époque, je nourrissais un brin d’inquiétude de père face à l’éveil de son côté « brin d’acier ». Tout d’un coup, j’ai retrouvé ma capacité à penser et, avec le médecin, après une discussion, nous avons convenu que la patiente se rende à son cabinet pour lui prescrire plutôt des antidouleurs et convenir avec elle de la suite à donner à sa demande…

Commentaire :

Cette vignette illustre d’abord l’urgence de la patiente dans la formulation et la présentation de sa demande : elle veut tout de suite un produit de substitution. Elle définit le problème et prescrit le remède dans l’urgence et toute réflexion ne peut-être, pour elle, qu’une perte de temps. Ensuite le même sentiment d’urgence, face à ce qui est déposé, s’empare de l’accueillante qui relaie la demande avec la même insistance, le même empressement et qui se montre prête à déborder du cadre de ses horaires contrairement à ses habitudes et enfin moi (le psy) qui, face à la même urgence exprimée aussi bien par l’accueillante que par la patiente et mon propre sentiment d’urgence infiltré d’une « autre scène » inconsciente et personnelle jusqu’à l’envahissement, relaie sans élaboration cette urgence à un médecin. Enfin le médecin qui, lui, ne cède pas à la pression du sentiment d’urgence et qui réintroduit le processus de la pensée, le temps de l’évaluation et de l’élaboration avec moi (le référent demandeur) d’abord puis avec la patiente. Freud disait qu’ « on ne répond pas à la demande, on l’analyse ». Notre expérience nous enseigne qu’au lieu de répondre à la plainte du demandeur, nous avons l’exigence de prendre le temps de l’interroger et de l’aider à participer à l’évaluation de sa situation et de retrouver avec lui une réponse. Cette manière de procéder aide à faire émerger chez le demandeur ses compétences, de le rassurer sur ses capacités et de l’aider à recouvrir son statut de « sujet ». Or cette exigence est toujours mise en danger par la notion d’urgence qui, dans notre vignette, a sidéré aussi bien l’accueillante que moi-même et a restreint, un temps, le savoir-faire du psy. Celui de garantir tous les processus de pensée, de structuration et d’élaboration que la jeune fille ne pouvait plus faire toute seule.

En matière d’addiction, l’urgence est partout et chez tout le monde. Elle est dans le discours ambiant. « Il faut agir vite avant que la situation ne se dégrade, qu’elle ne soit irrécupérable ». Elle correspond à notre époque où le temps est précieux et où la vitesse est synonyme de performance. Cette exigence de vitesse a fini par infiltrer tous les moments de notre vie jusqu’à notre nourriture où la préparation et sa prise sont écourtées. Jusqu’aux premiers contacts amoureux où c’est le règne du speed dating. Jusqu’aux diagnostiques où c’est le speed test qui est majoré. Dans les thérapies, les préférences vont aux thérapies brèves. Dans ce climat, prendre le temps de l’analyse avant d’agir dès lors que l’urgence ne relève pas du vital, nous expose sur le plan de la réalité ou du fantasme au sentiment de fonctionner à contre temps et à se confronter à des patients, à leurs familles, à leurs entourages et parfois à des collègues ou à des institutions. Il nous reste à assumer notre inadaptation à la vitesse de réaction dite rentable et à assumer parfois notre solitude face à notre responsabilité de «donner le temps au temps» et trouver ainsi le temps nécessaire pour des réponses élaborées. Nous pensons aujourd’hui, à la veille de ma dernière année de travail, que prendre le temps d’analyser la demande, loin de le perdre, reste le moyen le plus rapide et le plus rentable pour que ces réponses s’inscrivent dans la durée.

 

Par Moncef Slama