À la croisée des chemins entre soin et dévouement

C’est à travers les séminaires théoriques de ma formation à l’IFISAM que j’ai été amené à découvrir le texte d’Harold Searles, « Le « médecin dévoué » dans la psychothérapie et la psychanalyse »[1].

Searles est un psychiatre, psychanalyste américain. Il a écrit ce texte dans les années 80. Il a longuement travaillé dans un établissement psychiatrique avec de grands schizophrènes. Bien que cette clinique ne soit pas semblable à la nôtre au premier abord, beaucoup d’associations avec notre clinique me sont venues à la lecture de ce texte. Une occasion d’envisager la relation avec nos patients avec d’autres lunettes ?

Ce que H. Searles nous montre dans ce texte, c’est que certains patients peuvent faire en sorte de forcer les thérapeutes à jouer le rôle séduisant du médecin « dévoué » qui soigne les patients supposés plus faibles. Traditionnellement, les médecins sentent responsables du cours de la maladie de leurs patients. Ils ressentent à leur égard un dévouement bienveillant. Certains sont souvent inconscients d’éprouver de la haine, de la colère à l’égard des patients qu’ils ne peuvent « guérir », voire qui parfois les malmènent. C’est justement ce dévouement qui fait du médecin une proie possible et facile au sadisme du patient.

Nos choix d’être médecin ou intervenants psychosociaux nous positionnent d’emblée du côté de l’aide et donc du soin et de la réparation. C’est le plus souvent notre histoire personnelle qui  nous a amené à cette identité. Cette position est profondément inscrite en nous. Nous ne pouvons pas travailler sans en tenir compte. Comment s’en servir tout en sachant qu’elle implique des choses dans la relation avec les patients ?

Cet article est déculpabilisant en ce sens que justement H. Searles nous pousse à être en contact avec les émotions que peuvent susciter les patients en nous. Que se passe-t-il dans le transfert ? A la lecture de ce texte, plusieurs patients me sont apparus. Ceux avec lesquels lors d’entretiens, j’avais pu ressentir une vive colère ou une profonde tristesse ou cette envie de me démener pour eux. Searles nous montre bien que souvent le patient a son rôle à jouer dans ce que nous éprouvons.

A la sortie de mes études d’assistante sociale, j’avais reçu l’injonction de ne pas travailler avec mes émotions. Il fallait être « neutre » si nous voulions faire du bon travail. Il m’a fallu du temps avant de me rendre compte qu’il était normal d’éprouver des émotions diverses, mais encore plus pour réaliser que je pouvais m’en servir pour travailler. C’est en cela que cet article est très responsabilisant. Selon H. Searles, dans la pratique de la psychothérapie, fonctionner sur le mode du dévouement est une défense inconsciente du psychothérapeute qui lui évite de voir tant des aspects du patient que de lui-même. Nous avons la responsabilité comme professionnels d’être à l’écoute de ce que le patient nous fait vivre et de surtout d’en « faire quelque chose » dans le travail avec celui-ci si nous sommes dans une position d’aide et de soutien, voire de psychothérapeute.

Or, il me semble que c’est justement cette position là que nous avons décidé, chacun à notre niveau, d’occuper avec nos patients. Nous proposons un espace où nos patients peuvent tenter de s’ouvrir aux liens, voire d’en construire. H. Searles envisage donc ce lien entre les patients et le thérapeute comme tout un mouvement d’aller-retour. Au thérapeute d’en avoir conscience pour construire un travail qui permettra au patient d’aller mieux. Un trop grand « dévouement » de la part du médecin, peut-être vécu d’une toute autre manière par le patient et l’empêcher  justement de sortir de certains comportements, que ce soit pour maintenir le médecin comme une idole, ou par peur de perdre son attention et sa disponibilité.

Dans le travail en réseau que nous menons ensemble, médecins et intervenants psychosociaux, n’y-aurait-t-il pas une intéressante réflexion à mener, afin de mieux découvrir chacun où  nous en sommes dans notre « dévouement »? Cet espace de connaissance de l’un et l’autre que nous avons créé ensemble, permet aux patients de se déployer. Ce travail d’accordage que nous réalisons demande de se connaître mutuellement.

H. Searles parle également de la fascination que nous pouvons éprouver face à certains de nos patients. Quand nous arrivons à sortir du dévouement compulsif, nous pouvons prendre conscience de ce que nous apprécions vivement chez nos patients. En prenant compte de tout ce que la maladie procure comme bénéfices secondaires au patient et au thérapeute, ce dernier peut se libérer du sentiment coupable et tout puissant qu’il doit guérir le patient. Soyons en contact avec ce qui nous fascine chez le patient et tentons de l’utiliser pour le patient et la relation thérapeutique.

H. Searles évoque le tableau de P. Uccelo «  Saint Georges et le dragon » Il suggère que le dragon représente la schizophrénie, que le patient est tout à la fois la jeune fille entre les griffes du dragon et le dragon lui-même. Le dragon est la résistance qu’oppose le patient à sa guérison. Cette résistance se traduit par une hostilité très forte aux efforts déployés par le thérapeute.

Finalement en évoquant la fascination, il se demande lequel de ces trois personnages serait pour chacun de nous le plus fascinant? Pour ma part, je me demande quel personnage nous jouons dans la relation avec le patient? : le preux chevalier qui vient délivrer la princesse ? Ce dragon si beau est attaché à cette princesse si éteinte? Et au fond, lequel des deux est attaché à l’autre ? On pourrait imaginer que le sens de notre travail avec les patients serait d’installer un  mouvement qui fait bouger chacun de la place qu’il occupe ? Ce mouvement est loin d’être perceptible aisément. Nos sens sont sans cesse sollicités si nous voulons soutenir ce mouvement et évoluer avec lui.

Ce texte de H. Searles peut-être lu à différents niveaux et à chaque lecture j’en découvre des nouveaux aspects. Il est abordable tout en étant exigeant. Mais n’est-ce pas le lot de la théorie, si nous la considérons comme tiers dans notre travail avec nos patients ?

 

Par Frédérique Cox

 

[1] Searles, Harold. Le « médecin dévoué » dans la psychothérapie et la psychanalyse ; La Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1986, numéro 35, 249-262